05.11.2006

Interview de François Valléjo pour Ouest (3/3)

Interview de François Valléjo pour Ouest
faite par les élèves du lycée Victor et Hélène Basch (Rennes) et Anita Conti ( Bruz) (3/3)

L : Sur le roman en général : pourquoi avez-vous choisi un huis clos ?

FV : ça, ça a été en plusieurs étapes. C’est vrai que j’avais commencé par ces personnages qui
étaient enfermés dans un domaine. A un moment, je me suis dit ça va peut-être être trop et j’avais imaginé un voyage vers Victor Hugo et je l’ai écrit et il existe. Je l’ai trouvé mais ça ne fonctionnait pas dans cette espèce de sortie où on était d’un seul coup davantage à errer. Ça devenait un peu plus lumineux, un peu plus facile et il y a eu ce sentiment très fort à un moment donné que ce n’était pas la logique de l’histoire, que la logique de l’histoire était dans son cercle. Il fallait que ça s’enferme, que les personnages se retrouvent enfermés l’un face à l’autre. C’était ça qui était le sens de leur vie et le sens du récit. A ce moment-là, j’ai tout cassé. Toute une partie du texte a disparu, a été supprimée puis je me suis dit puisque je ne fais plus ce voyage, quelle est la logique de l’enfermement véritable et bien …c’est la séquestration. Au lieu d’aller vers l’ouverture, je suis allé vers la plus grande fermeture et c’était ça . Quand j’ai eu fini, j’ai eu le sentiment d’avoir touché vraiment quelque chose. Je me suis dit : là, j’ai trouvé le sens de ce que je voulais faire. A un moment ça s’est vraiment imposé. Il fallait que tout soit complètement fermé et que ça devienne un huis clos absolu où les hommes pouvaient faire sortir leur vérité à chacun, la vérité de chaque personnage..

L : Pourquoi avez-vous laissé planer le mystère sur les disparitions de Berthe, la courtisane et de Cachan , le valet de pied?

FV : C’est justement le pied qui s’avance et qui recule. Si tout était bien clair, il n’y avait plus d’intérêt. Ce qui est intéressant, c’est que l’ambiguïté demeure. Il faut que le garde-chasse reste lui-même dans l’incertitude ; s’il savait, il est obligé de trancher, il est obligé de décider. S’il découvre un corps, un cadavre, il est moralement obligé d’agir, de dénoncer son maître. Donc il ne sait pas. Il peut supposer, il peut croire. Il est obligé de rester. Il justifie son propre choix qui est de protéger sa famille, de protéger sa vie, de garder sa routine. Le fait de vouloir rester, de vouloir garder ce lien avec ce monde qui l’entoure qui est le sien depuis longtemps, il est obligé de ne pas savoir. Si tout était su, il n’y aurait plus de logique à son attitude (…) Est-ce que les lectrices auraient aimé qu’on sache ?

L : Ça dénature un petit peu le roman

FV : Je suis d’accord avec vous. C’est vrai. Mais après tout, c’est au lecteur de faire ses choix aussi (…) ça donne l’occasion au lecteur de trancher (…)

L : Quelle place attribuez-vous aux chiens dans l’histoire ?

FV : Je lui ai donné, je dirais, presque la première place. C’est vrai que j’ai eu le sentiment qu’ils devenaient un véritable personnage, en particulier le Rajah, le gros chien noir, parce que la meute c’est davantage une masse un peu indistincte, tandis ce gros chien noir qui ressort pour moi est devenu un personnage d’un seul coup essentiel dans la mesure où les personnages inversaient leurs valeurs, on s’apercevait que les hommes devenaient un petit peu dans leur comportement des animaux, c'est-à-dire qu’ils étaient gagnés par une forme de sauvagerie et par une espèce d’équilibre, le chien , lui, est celui qui a un certain moment est considéré comme le chien intelligent, qui maîtrise la situation, qui s’humanise en même temps que les hommes s’animalisent . Il y avait un renversement de valeurs qui était au cœur de ce que je voulais faire. Il devenait en effet un personnage clé dans l’histoire au même titre que les femmes. Vous ne parlez pas des femmes mais peut-être avez-vous l’intention de le faire, je ne sais pas.

L : Justement. On voulait savoir si vous avez voulu faire de Berthe François un modèle initiatique ?

FV : Elle avait ce rôle en effet un petit peu, par ce qu’elle représente pour une petite paysanne, perdue au fin fond de son Ouest, d’un seul coup, c’est la Parisienne. C’est celle qui a connu ce qu’on appelait la vie de bohème à l’époque, qui représente la première vraie femme, en même temps une femme séduisante car manifestement sa mère n’est pas une femme aussi séduisante, c’est une femme à la tâche, une femme un peu dure Il y a d’un seul coup l’apparition de la féminité, de Paris, l’apparition d’un autre monde. De fait, elle représente une espèce de vie future, de vie possible qui précisément la rend aussi importante.(…) Magdeleine va prendre de l’importance grâce à Berthe François parce qu’elle va presque changer de monde. Elle va quitter… et pour moi c’est ce qu’elle est devenue en en chemin, c'est-à-dire elle n’est plus tout à fait une femme du XIX ème, elle est en train de devenir déjà une femme du XXème d’abord parce que son père la reconnaît comme une fille intelligente ce qui à l’époque n’était pas forcément une qualité pour une fille. A cette époque, une fille, du moment qu’elle faisait son rôle de femme et de mère, ça suffisait. D’un seul coup, qu’il reconnaisse qu’elle a des qualités propres, c’est quelque chose qui montre aussi le changement du temps, une espèce de monde moderne qui arrive dans ce monde complètement archaïque. Dans mon idée de tous ces renversement de valeurs, de ces renversements de situation et des pensées des personnages, (…) Magdeleine est une femme qui quitte ce monde où la femme est écrasée, la seule qui est capable de résister, tout en étant pas loin d’être victime, elle est la seule qui s’en sort d’une certaine manière, par sa finesse , par ce qu’elle a ressenti parce que ce n’est pas une intellectuelle non plus : elle ne pense pas au sens où elle ne construit pas sa pensée, mais elle a une intuition immédiate de ce qui doit être et de ce que sont les choses. C’est celle qui se sauve, celle qui est sauvée alors que les autres ne sont peut-être pas sauvés, d’une part par la mort pour l’un et par la folie aussi qui finit par gagner ou l’échec du père. Magdeleine, on sent que c’est quelqu’un qui peut s’en sortir, parce qu’elle a réussi à maîtriser une situation. Pour moi, en effet, elle était très importante.

04.11.2006

Interview de François Valléjo pour Ouest (2/3)

Interview de François Valléjo pour Ouest
faite par les élèves du lycée Victor et Hélène Basch (Rennes) et Anita Conti ( Bruz) (2/3)

On voulait savoir quelles étaient vos sources de documentation ?

FV : Les sources de documentation...à vrai dire pour ce livre là , je n'ai pas cherché véritablement beaucoup de sources de documentation dans le sens où ce sont à la fois des choses que je connaissais bien et puis en même temps quand même j'ai fait des lectures, vous avez raison, en particulier j'ai lu pas mal des petits carnets de Victor Hugo, les petits carnets secrets où il tenait un compte avec un langage codé justement pour que sa famille ne sache pas exactement ce qu'il faisait donc il avait tout un langage qui était décrypté par des répétitions ; on a repéré souvent les majuscules qu'il utilisait, il y avait tout un petit système comme ça et ça a été décrypté il y a une cinquantaine d'année par un chercheur et ça donne des documents extrêmement intéressants justement sur sa vie secrète et donc pour moi ça a été une matière non pas que je l'ai utilisée directement mais en tout cas, c'était aussi une approche de l'esprit du temps et puis j'avais également fait quelques relectures historiques parce qu 'il y a certaines périodes, même si je les connaissait pas mal, - forcément il y a besoin de savoir un certain nombre de choses. Là, c'était purement de la lecture documentaire avec des livres d'histoire un peu pointus, des choses comme ça, mais en réalité ce qui m'intéresse dans la documentation, c'est ce que je peux oublier parce que ce que je n'aime pas dans les livres c'est quand la documentation devient trop voyante, que finalement l'intérêt est de lire la documentation. C'est pas intéressant justement la documentation, elle existe déjà et si elle nous intéresse, on la prend comme documentation. Ce qu'il faut pour moi c'est que la documentation s'efface, soit complètement avalée et soit au service du roman précisément et alors en même temps il faut que ces petits détails pris à la documentation créent cette impression de réalité, de vérité, mais en réalité j'en mets très peu, j'ai voulu le fondre et le faire disparaître pour que ne surnage pour moi que ce qui me semblait le plus important, c'est-à-dire la part romanesque.

L : Quel a été votre déclic ? Qu’est-ce qui a fait qu’à un moment vous vous êtes dit « Tiens, je vais écrire ce livre » ? Comment est-ce que vous l’avez commencé ?

FV : A vrai dire, je l’ai commencé comme je le raconte dans les 3 premières pages. C’est vrai qu’il y a eu cette espèce de choc de photo que j’avais récupérée, que ma mère m’avait donnée, qui était précisément une photo d’un garde-chasse avec un chien noir et dont je savais quelques petites choses mais assez floues et puis cette apparition des images d’Abou Graib avec ce chien que j’ai vraiment trouvé semblable, très proche. Donc, ce n’est pas une blague ce que j’ai raconté au départ. C’est quelque chose de totalement vrai ; ça a été un point de départ parce qu’il pouvait y en avoir d’autres. J’avais fait un précédent livre où il y avait déjà un Lambert. J’avais déjà l’idée d’en faire une suite qui reprendrait le même type de personnage à une époque différente
Mais ce qui a déclenché ce 2ème départ, c’est cette histoire de photo. A partir de là, évidemment ça s’est mis en place et j’ai oublié la photo. La part autobiographique s’est complètement éteinte. Trois pages ce n’est pas beaucoup. Après on part dans l’imaginaire, dans la narration.


L : On s’est intéressé au style du roman. Pourquoi utilisez-vous le style indirect libre et quel effet recherchez-vous ?

FV : Pour moi, en effet, c’était devenu quelque chose d’important - justement puisque je parlais de l’Ouest, un monde avec une frontière un peu floue, c'est-à-dire on ne savait plus de quel côté du pays on était du point de vue politique. Est-ce qu’on était du côté des Chouans ? Est-ce qu’on était du côté des Républicains ? Qu’est-ce qu’on pense ? Le baron devrait être un homme du côté de la Chouannerie alors qu’il est du côté de la République. Les frontières sont brouillées et l’époque dans laquelle j’avais voulu le mettre l’est aussi ; on vient de quitter une monarchie : il y a la révolution qui date de 60 ans avant et au fond, on est dans ce mélange de régimes politiques. On est dans ce flou et précisément j’ai voulu un style qui rende compte de l’abolition des frontières, c'est-à-dire qu’on ne sait plus de quel côté on est, justement en faisant une narration qui est à la 3ème personne mais en même temps, une narration qui intégrait d’une part, la pensée des personnages, en particulier Lambert mais aussi la pensée de Magdeleine . Donc on passe de l’un à l’autre et en même temps, les paroles des personnages, les dialogues sont confondus dans la narration ; On voit tout se recouvrir. On passe de l’un à l’autre. On est dans cette même abolition de frontières entre les différents niveaux de paroles. Je voulais rendre compte de cette incertitude, ce sont des mondes parallèles (…). Ça correspond à mon projet, qu’il y ait un seul flux de voix, que ces voix soient en décalage permanent. (…)

03.11.2006

Interview de François Valléjo pour Ouest (1/3)

Nouvelle interview en trois épisodes à partir d'aujourd'hui. Un des tout bons romans de cette rentrée littéraire, pour lequel j'ai une affection particulière : "Ouest"... Merci à nos collègues de nous fournir cet intéressatn reportage...


Interview de François Valléjo pour Ouest
faite par les élèves du lycée Victor et Hélène Basch (Rennes) et Anita Conti ( Bruz) (1/3)

L : On a beaucoup parlé de votre livre et surtout de la couverture, ça nous a tout de suite sauté aux yeux avec le rouge, et puis on nous a expliqué que c'était la collection qui voulait ça, ensuite l'image, on voulait savoir si cette photo avait été choisie pour le roman, si c'était vous qui l'aviez choisie ou si c'était une photo qui existait déjà ?

F V : C'est une photo qui existait en dehors et qui a été proposée et c'était une autre photo en réalité qui avait été choisie et en fait cette photo n'était pas libre de droits ( parce qu'il faut des droits pour publier des photos comme ça ) donc la maison d'édition a cherché d'autres photos, on m'en a envoyé deux ou trois je ne sais plus et celle -là m'a tout de suite frappée et je me suis dit : ah oui c'est celle là qu'il faut, parce qu'en même temps c'est une photo qui ne dit pas directement le livre, qui a ce petit côté énigmatique, que certains ont cherché à élucider....et j'imagine que vous avez trouvé des solutions ?

L : Oui mais on ne sait pas laquelle est la bonne...

FV : Vous ne savez pas laquelle est la bonne, mais quelle est la vôtre ? Parce que moi je finis par m'en faire une mais enfin bon j'ai observé comme vous...c'est vrai qu'on peut d'abord avoir l'impression que c'est un pied qui descend si on regarde rapidement, c'est vrai que tout de suite vous vous êtes dit en fait non c'est pas un pied qui descend puisqu'il y a déjà les cercles concentriques c'est donc qu'il a déjà touché l'eau...

L : Oui mais en fait le pied n'est pas mouillé...

FV : Ah oui le pied n'est pas mouillé, c'est vrai...c'est fort...

L : ça nous a beaucoup perturbés.

FV : Mais quand on effleure à peine, il y a peut-être juste une petite goutte qui est tombée et ça suffit et en réalité le pied remonte et on sent qu'il a envie de revenir sûrement et puisque vous avez lu le livre, vous avez sans doute vu que finalement toute l'histoire parle de quelqu'un qui veut avancer vers l'autre et qu'à chaque fois qu'il le touche ou qu'il croit toucher quelque chose, il sent que c'est quelque chose de dangereux, quelque chose dont il faut se méfier, quelque chose qui est effrayant, donc à chaque fois finalement il se retire et puis en même temps à chaque fois aussi il a envie d'y revenir et de tout de même en savoir un petit peu plus et donc c'est cette image de va et vient, enfin c'est ce que j'ai compris moi aussi parce que la photo n'était pas faite pour le livre spécialement et c'est comme ça que j'ai fini par la comprendre, cette tentative sans cesse d'approcher, de reculer, jusqu'à la noyade éventuelle parce qu'évidemment quand on entre dans l'eau, le risque c'est aussi de s'y noyer....Je sais pas si c'est ce que vous aviez vu ou autre chose peut-être, ça serait intéressant ...

L : On avait vu déjà le reflet du pied dans l'eau et de deux mondes parallèles par rapport aux deux hommes du livre

FV : Ah oui c'est une très bonne idée aussi...

L : On attendait surtout la vôtre...

FV : Je pense que la vôtre est aussi extrêmement passionnante et je n'y avais pas pensé. C’est vrai que cette idée de deux mondes parallèles qui paradoxalement sont amenés à se croiser... c'est une belle idée. Je ne l’ai lue nulle part, ni entendue nulle part...Je vous félicite de cette trouvaille !

L : C'est vrai qu'on en a parlé pendant une demi-heure en cours, uniquement sur la couverture, c'est dire si elle est intéressante...


La suite demain...